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“La science politique entravée parce qu’elle est perçue comme dangereuse”

L’Association internationale de science politique, sorte de coupole qui représente les intérêts des politologues à l’échelle mondiale, vient d’annoncer la relocalisation de son congrès mondial d’Istanbul vers une nouvelle ville hôte, Poznań. Cette décision s’explique par des questions évidentes de sécurité. Elle tient aussi au fait que l’association ne peut pas garantir « un environnement propice à des échanges intellectuels ». En effet, les récents événements en Turquie ont mis à mal la liberté d’expression et la liberté académique dans ce pays.

En janvier 2016, quelque 1 128 chercheurs turcs – dont de nombreux politologues – ont signé une pétition appelant à l’arrêt des violences dans les zones à majorité kurde et à l’ouverture de négociations. En réaction, les autorités turques ont entrepris de poursuivre pénalement les signataires pour « insulte à la nation turque et à l’Etat turc » et « incitation à l’hostilité, à la haine et à l’humiliation du peuple ». Sous la pression, certains de ces signataires ont déjà été expulsés par leurs universités respectives ou ont vu leurs crédits de recherche coupés. Plus gravement encore, d’autres sont d’ores et déjà poursuivis devant les tribunaux et emprisonnés.

Aussi préoccupante et choquante soit-elle, cette situation n’est pas un cas isolé. Régulièrement, des informations inquiétantes sur des décisions politiques mettant à mal le développement de la science politique, ou plus généralement des sciences humaines, nous parviennent de l’étranger.

Une éducation plus professionnelle et technique

A l’été 2015, le ministre japonais de l’éducation, Hakubun Shimomura, a adressé un courrier aux 86 universités publiques japonaises les incitant à réorganiser leurs départements d’enseignement pour supprimer les domaines qui ne seraient pas « directement utiles aux besoins de la société » afin de favoriser une éducation plus professionnelle et technique… et donc moins théorique. Les sciences humaines (dont la science politique) étaient explicitement visées. Cette réforme – qui se traduirait par une réorganisation des subsides publics alloués aux universités publiques – s’inscrit dans une politique de recentrage de l’offre d’enseignement et de la recherche vers des domaines directement rentables pour le marché de l’emploi japonais.

Ce même été 2015, et dans un tout autre contexte, le président de l’Ouzbékistan, Islam Karimov, a tout bonnement fait retirer la science politique de la liste des domaines enseignés dans les universités ouzbèkes. Les ouvrages académiques de cette discipline devront quitter les fonds généraux des bibliothèques pour être recensés dans des fonds spécifiques qui nécessiteront une autorisation spéciale pour y accéder.

Il n’y a pas si longtemps, au printemps 2013, le Sénat américain a été à deux doigts de couper la part de financement réservée à la recherche en science politique dans le budget de la National Science Foundation. Au bout du compte, et face à certaines réticences politiques, il a été décidé de réorienter les fonds disponibles pour les seules études scientifiques promouvant la sécurité nationale ou les intérêts économiques du pays, au grand dam, bien entendu, de l’Association américaine de science politique.

Des analyses critiques libres

Quelle que soit la diversité des contextes, la base de ce type de décision politique est que la science politique (et les sciences humaines en général) est considérée comme une source de dépenses publiques inutiles. Mais très souvent, l’argument de l’inutilité cache un désir de contrôle et de soumission de la pensée et de la connaissance par le pouvoir en place. Car la science politique est perçue comme dangereuse : elle ouvre la voie à des analyses critiques libres qui pointent du doigt les pratiques politiques non démocratiques, autoritaires voire totalitaires menées par un gouvernement ou toute autre autorité politique.

Les associations membres du réseau francophone des associations de science politique, non seulement condamnent avec force de telles décisions politiques, mais tiennent aussi à rappeler que l’analyse scientifique des faits sociaux et de toute production humaine en général (que ce soit l’analyse du pouvoir politique ou celle de la production culturelle, technique, scientifique, idéologique, ou encore la compréhension des comportements humains individuels et collectifs, etc.) est fondamentale pour la maîtrise collective et démocratique de notre destinée humaine. Sans sciences sociales et humaines, les pouvoirs politiques gouverneraient le monde en aveugle, en amnésie et pour le pire… La bonne santé de ce type de sciences implique qu’elles restent totalement libres dans la détermination de ce qui est important et nécessaire d’étudier, de rechercher et d’enseigner.

Patrick Emmenegger est le président de l’Association suisse de science politique (ASSP) ; Thierry Giasson est le président de la Société québécoise de science politique (SQSP) ; Nonna Mayer est la présidente de l’Association française de science politique (AFSP) ; Philippe Poirier est le délégué général de l’Association de science politique du Luxembourg (Luxpol) ; et Min Reuchamps est le président de l’Association belge francophone de science politique (ABSP).

 

Cette carte blanche est parue dans Le Monde du vendredi 31 mars 2016.

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